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Satprem

La Saison de la Vérité

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La Saison de la Vérité

La Saison de la Vérité est le dernier chapitre de La Genèse du Surhomme (Ed. Buchet-Chastel). En 1970, au cours de ces entretiens qui ont formé l'Agenda de Mère, Satprem lisait à Mère cet Essai d'évolution expérimentale au fur et à mesure qu'il l'écrivait, et dont la première phrase annonce: Les Secrets sont simples. Parce que la Vérité est simple, c'est la plus simple chose au monde. Si La Genèse du Surhomme est d'une immense beauté poétique, elle n'en est pas moins une expérience concrète. Satprem s'adresse à l'homme de la rue qui, sur "son boulevard de tous les jours", peut percevoir la raison d'être profonde, ce "Grand Sens", derrière les apparences si désespérantes du monde actuel, et réaliser en lui-même ce changement de conscience qui est la clé de notre futur à tous.

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Reste l'irritant secret du passage de ce corps de lumière à ce corps d'ombre, de ce corps de vérité à ce corps mortel. Nous avons parlé de "transfusion" ou de résorption peut-être de l'un dans l'autre, ou de transmutation encore de l'un par l'autre. Mais ce sont des mots qui cachent notre ignorance. Comment cette "écorce", comme disait Celle qui continue l'œuvre de Sri Aurobindo (et qui tente la périlleuse aventure, le grand saltus final de l'évolution matérielle), comment va-t-elle s'ouvrir, céder la place à cette fleur de feu longtemps mûrie, comment cette nouvelle substance matérielle — la substance du nouveau monde — va-t-elle apparaître, se concrétiser? Car elle est déjà là, elle ne va pas tomber du ciel ; elle rayonne déjà pour ceux qui ont la vision de vérité, elle s'est bâtie, condensée par la flamme d'aspiration de quelques corps; on dirait presque qu'il suffirait d'un rien pour qu'elle transparaisse au grand jour, visible et tangible pour tous — mais ce "rien"-là, cet impalpable voile, cet ultime écran, nous ne savons pas quel il est ni ce qui le fera tomber. Ce n'est rien, vraiment, c'est tout juste une écorce, et, derrière, palpite et vibre le monde nouveau, si intense, si radiant, chaleureux, d'un rythme si rapide et d'une lumière si vivante, tellement plus vivante et plus vraie que la lumière actuelle de la terre, que l'on se demande vraiment comment on peut encore vivre dans cette vieille substance racornie, étroite, épaisse, maladroite, et que la vie entière telle qu'elle est, apparaît en effet comme une vieille écorce sèche, mince, plate, sans couleur, une sorte de caricature de la vraie vie, une image en deux dimensions d'un autre monde matériel plein de profondeurs et de "vibrance", de richesses de sens superposés, fondus, de vie réelle, de joie réelle, de mouvement réel. Là, dehors, ce sont comme des petits pantins d'être qui se meuvent, des ombres chinoises qui passent, éclairées par quelque chose d'autre, projetées par quelque chose d'autre qui est la vie de leur ombre, la lumière de leur nuit, le sens sacré de leur petit geste futile, le corps vrai de leur silhouette blafarde. Et pourtant, c'est un monde matériel, matériel, matériel, ce n'est pas une fiction glorieuse, pas une hallucination des yeux clos, pas une vague auréole de petits saints : c'est , c'est comme la "vraie matière", disait Sri Aurobindo, ça cogne à nos portes, ça veut être à nos yeux et dans nos corps, ça martèle le monde, comme si la grande Image de toujours voulait entrer dans la petite, le vrai monde entrer dans cette caricature qui craque de tous les côtés, la Vérité de la matière entrer dans ce revêtement mensonger et illusoire — comme si, vraiment, l'illusion était de ce côté-ci, dans ce faux regard de la matière, cette fausse structure mentale qui nous empêche de voir les choses comme elles sont. Car elles sont déjà vraiment, comme la rondeur de la lune est déjà, seulement cachée à notre regard d'ombre.

Cette solidité de l'ombre, cette efficacité de l'illusion, est probablement le petit "rien" qui empêche. Est-ce que la chenille pouvait s'empêcher de voir un monde linéaire, tellement concret et objectif pour elle, tellement incomplet et subjectif pour nous? Notre terre n'est pas complète, notre vie n'est pas complète, notre matière même n'est pas complète : elle cogne, elle cogne pour devenir entière et ronde. Il se pourrait bien que tout le mensonge de la terre soit dans son regard faux, qui entraîne une vie fausse, une action fausse, un être faux qui n'est même pas, qui crie pour être, qui cogne, qui cogne à nos portes et aux portes du monde. Et pourtant, cette "écorce", elle existe — elle souffre, elle meurt. Ce n'est pas une illusion, même si, derrière, se trouve la lumière de son ombre, la source de son geste, le vrai visage de son masque. Qu'est-ce qui empêche la jonction? ... Peut-être, simplement, quelque chose dans la vieille substance qui se prend encore pour son ombre au lieu de se prendre pour son soleil — peut-être s'agit-il seulement d'une sorte de transfert de notre conscience matérielle, de son passage total et intégral de la petite ombre à la grande Personne? Un passage qui est comme une mort, une bascule dans une "autreté" si radicale que c'est comme la désintégration du vieux bonhomme : une mort-résurrection instantanée? Une autre vue soudaine, une précipitation dans le Vif, le vrai vif, qui abolit ou "irréalise" la vieille ombre?

Tout le chemin, le simple chemin, est peut-être seulement de s'apercevoir de ce qui est déjà là — et d'apprendre à avoir confiance.

Mais cette écorce obstinée, cette vieille matière illusoire partout sous nos pieds, continue d'être, au moins pour les autres. Le critère de l'objectivité, ce que nous appelons le monde comme il est, est sa perception généralisée. Faut-il concevoir qu'une poignée d'êtres plus avancés, de pionniers du nouveau monde, vivront de cette vraie manière, dans ce vrai corps (invisible pour les autres) tandis que les autres continueront de vivre et de voir dans la vieille ombre et de trébucher avec elle, de mourir et de souffrir avec elle, jusqu'à ce qu'ils soient, eux aussi, capables de l'ultime transfert et d'entrer dans le nouveau monde qui deviendra l'objectivité générale, et pourtant sur cette terre et dans cette matière, mais vue avec le vrai regard. La vieille écorce tomberait quand tout le monde pourrait voir du même regard — quand tout le monde, précipité dans une "saison" plus avancée, verrait l'arbre en fleurs au lieu de la vieille cosse? ... L'arbre est en fleurs parce que la saison est venue ; peut-être faut-il attendre que les hommes se rendent compte que la saison est venue et que toutes les fleurs sont là, sur le bel arbre — mais elles sont déjà là, en vérité, sauf pour ceux qui s'attardent à l'hiver quand le printemps tressaille partout. En fait, la conscience supramentale, le rythme supramental est un rythme extraordinairement rapide — la terre actuelle paraît statique et stagnante à côté de ce rythme-là — et peut-être est-ce cette simple "accélération" qui fait toute la différence, qui révèle la douceur orange du rayonnement supramental, sa profondeur chaude et vivante, sa terre légère, comme l'accélération des galaxies allume de rouge ou de violet les étoiles selon leur sens. Et comment cette vision nouvelle, aussi concrète que celle de tous les Himalaya réunis, plus concrète même parce qu'elle révèle toutes les profondeurs intimes de l'Himalaya et sa paix vivante, son éternité solide, ne changerait-elle pas radicalement toute la vie de l'humanité, du moins pour ceux qui peuvent voir, et peu à peu pour tout le monde, aussi radicalement que la perception de l'homme a changé le monde tel qu'il était perçu par la chenille? ... Car, finalement, cette vision nouvelle n'abolit pas le monde, elle le fait voir tel qu'il est (et encore, ce "tel qu'il est" supramental est-il susceptible de grandir aussi avec d'autres âges — où est la fin?). Il n'est pas vrai que la matière devienne "autre" subitement, par quelque coup miraculeux et transmutateur — elle devient (pour nos yeux) ce qu'elle était toujours : elle cesse d'être ce tortueux raidillon de chenille pour étendre ses prairies ensoleillées, qui s'étendent de plus en plus avec notre regard. La vraie matière, la matière supramentale, attendait depuis toujours notre vrai regard — seul le semblable reconnaît le semblable. La saison divine nous attend sur la terre, si nous consentons à reconnaître ce Semblable dont nous sommes seulement une semblance.

Et tout le problème de la transmutation se repose : s'agit-il d'une transmutation de la matière ou d'une transmutation de la vision ? ... Il s'agit des deux, sans doute, mais c'est le changement de vision qui déclenche le changement de matière, le changement de vision qui permet une nouvelle manipulation de la matière, comme nos yeux d'homme ont permis une nouvelle manipulation du monde; et ce changement de matière, semble-t-il, n'est possible que si l'humanité dans son ensemble, ou une proportion suffisamment puissante du grand corps terrestre — parce que nous sommes un seul corps, nous l'oublions toujours — consent à respirer le nouvel air, à s'imprégner de cette sève-là, à cesser de croire à ses fantômes et à ses peurs et à ses vieilles impossibilités mentales. Et nous pouvons croire — nous pouvons voir même que ce changement de vision est contagieux; il y a une contagion de la Vérité, une irrépressible expansion de la Vérité : c'est elle qui fait craquer nos moules et nos consciences et nos lois et nos systèmes, nos pays sous son invisible pression dorée — il y a un coup de saison solaire sur le monde, qui fait vibrer notre âge et l'affole sous son afflux de vigueur, et la Vérité de quelques-uns contraindra tout le reste à changer, aussi simplement, aussi inévitablement que la première touche du printemps se propage de branche en branche et éclate de bourgeon en bourgeon.

Les secrets sont simples, nous l'avons dit, et nous nous demandons si cette "difficile" transmutation, cette alchimie compliquée et ces épais grimoires et ces mystérieuses initiations, ces austérités savantes et ces gymnastiques spirituelles, ces méditations et ces retraites et ces souffles torturés et tout ce labeur de l'esprit, ne sont pas en fait le labeur du mental qui veut que ce soit difficile, infiniment difficile, afin de se gonfler encore et d'avoir la gloire de dénouer un formidable noeud qu'il avait lui-même noué? Si c'est trop simple, il n'y croit pas, parce qu'il n'a rien à faire — parce qu'il veut faire, à tout prix, c'est sa nourriture et son gagne-pain, son gagne-ego. Mais cette enflure et cette boursouflure mentales nous voilent peut-être une infinie simplicité, une suprême facilité, un suprême non-faire qui est l'art de tout faire. Nous avons dû faire et refaire, et bourlinguer sur les voies du mental pour individualiser une parcelle de cette formidable, immense Conscience-Force, cette Énergie-Harmonie universelle, pour lui donner conscience d'elle-même, en quelque sorte, dans une forme et sous des milliards de formes, mais au bout du long périple de la petite flamme, le temps ne vient-il pas de faire craquer le moule qui nous avait aidé à grandir, et de retrouver, dans un petit centre d'être, un petit point de matière, dans une petite note claire, la totalité de la Conscience et de l'Énergie et de l'Harmonie, et de laisser Ça faire et Ça changer nos yeux, et Ça imprégner nos tissus, et Ça élargir notre substance — de laisser jouer un suprême Enfant en nous qui court par les grandes prairies du monde et qui ne demande qu'à jouer avec nous et pour nous, si nous voulons, parce qu'il est nous. Cette difficile transmutation n'est peut-être pas si difficile, après tout, elle doit être simple comme la vérité, simple comme le sourire, simple comme l'enfant qui joue. Il s'agit peut-être seulement de savoir si nous voulons prendre le parti de la difficulté — le parti du mental qui se gonfle désespérément pour tenter de s'élargir à la taille de l'univers, le parti du "mais" et du "pourquoi" et du "comment" et de toutes les lois implacables qui nous étranglent et nous étranglent dans notre camisole de force mentale —, ou le parti d'un je ne sais quoi qui glisse dans l'air, qui pétille dans l'air, qui cligne de l'œil à tous les coins et sous toutes les rencontres, toutes les choses, toutes les vétilles de la banalité du jour, comme pour nous entraîner dans un indicible sillage d'or où tout est simple et facile et miraculeux — nous sommes en plein dans le miracle ! Nous sommes en pleine saison supramentale, elle cogne à toutes nos vitres closes, dans nos pays, dans nos cœurs, dans nos systèmes qui s'écroulent, nos lois qui branlent, nos sagesses trébuchantes, dans nos milliers de maux qui sortent et qui sortent, nos milliers de petits mensonges qui quittent la barque en détresse —, elle glisse doucement sa barque d'or sous les vieilles apparences spécieuses, elle pousse ses bourgeons inattendus sous la vieille loque, elle attend une toute petite faille là-dedans pour jaillir, un tout petit cri d'appel. La transmutation n'est pas difficile, elle est toute là, elle est toute faite, elle attend seulement que nous ouvrions notre regard à l'irréalité de la misère, à l'irréalité du mensonge, à l'irréalité de la mort, à l'irréalité de notre impuissance — à l'irréalité du mental et des lois du mental. Elle attend notre saltus radical dans cet avenir de vérité, notre rébellion en masse contre la vieille cage, notre grande grève de la Mécanique. Ah ! laissons aux aînés, aux vieux aînés du vieux monde, aux vieux croyants de la misère et de la souffrance et de la bombe et de l'évangile et des millions d'évangiles qui se disputent le monde, le soin de faire tourner encore quelques jours leur vieille machine grinçante, de disputer des frontières, disputer des réformes de la pourriture, disputer des accords du désaccord, d'empiler des bombes, empiler des faux savoirs, empiler des bibliothèques et des musées, de prêcher le bien, prêcher le mal, prêcher l'ami, prêcher l'ennemi, la patrie et la non-patrie, de fabriquer, fabriquer des machines et des super-machines et des fusées pour la lune et des misères pour toutes les bourses — laissons-leur les derniers soubresauts du mensonge, les derniers cris de la pourriture, nous qui nous moquons des patries, moquons des frontières, moquons des machines et de tout cet avenir d'emmurés, nous qui croyons en quelque chose d'indicible et de léger qui cogne aux portes du monde, qui cogne dans nos cœurs, en un avenir tout neuf, tout clair, tout vibrant et merveilleux, sans frontières, sans lois, sans évangiles, par-delà toutes leurs possibilités et leurs impossibilités, leurs biens et leurs maux, leurs petits pays et leurs petites pensées — nous qui croyons en la Vérité, la suprême beauté de la Vérité, la suprême joie de la Vérité, le suprême pouvoir de la Vérité. Nous sommes les fils d'un Avenir plus merveilleux qui est déjà là, et par notre cri de confiance, il jaillira sous nos yeux, balayant toute cette vieille mécanique comme un rêve irréel, un cauchemar du mental, une vieille outre qui n'a pas plus d'air que celui que nous voulons encore Lui prêter. La transmutation est à faire dans nos cœurs, la dernière révolution à accomplir : la révolution supramentale de l'espèce humaine — comme d'autres avaient fait la révolution humaine parmi les singes —, sa grande révolte contre la Mécanique, sa grande grève du savoir mental et du pouvoir mental et des fabrications mentales — de la prison mentale —, sa défection en foule du vieil engrenage de la douleur, et son cri d'appel à ce qui doit être, son simple cri de vérité dans les décombres de l'âge mental : la vérité, la vérité, la vérité, et rien que la vérité.

Alors la Vérité sera.

Parce qu'elle est simple comme un enfant et qu'elle répond au moindre appel.

Et elle fera tout pour nous.

Pondichéry 20 août -13 novembre 1970